Belem Bordeaux pont chaban delmas

Mercredi 15 février 2017, neuf heures : le pont Jacques-Chaban-Delmas se lève, comme pour saluer le passage du légendaire trois-mâts Belem, de retour à Bordeaux. L’un des plus anciens trois-mâts en Europe a donc accosté au Ponton d’Honneur, quai Richelieu à Bordeaux dans la matinée de mercredi. De nombreuses personnes étaient présentes pour l’accueillir : des passionnés de tous horizons, une multitude de curieux, ainsi que de nombreux enfants. Tous immortalisent l’évènement ! Il faut dire que le Belem est un navire sortant de l’ordinaire : c’est un témoignage vivant de notre passé marin.

 

Images tournées par Visu’Ailes mercredi 15 février 2017
 

Un vestige de l’âge d’or de la voile

Vestige du XIXe siècle, il est lancé le 10 juin 1896 seulement 7 mois après sa commande. Il a été construit par les chantiers Dubigeon, à Nantes, pour le compte de Fernand Crouan, un riche armateur et banquier nantais du XIXe siècle. Chef et propriétaire de la maison Crouan et Cie, il est spécialisé dans le négoce de cacao et de sucre. Il fût également directeur de la Caisse d’épargne de Nantes. Ce détail a son importance dans l’histoire du navire.

Comparé aux productions de l’époque, le Belem est un voilier de petit tonnage. Il a été uniquement conçu pour le commerce entre Nantes et l’Amérique du Sud (Brésil et Antilles). Le navire y rapportera du cacao et du sucre pour le compte de la chocolaterie Menier, principal client de Crouan. Il était donc logiquement plus petit que les Grands Voiliers du XIXe siècle : les cap-horniers.

Ces voiliers étaient destinés à accomplir le tour du monde en passant par le cap Horn, bravant tous les dangers. Ils représentaient les trois quarts des activités maritimes européennes. À titre de comparaison, un cap-hornier pouvait atteindre 100 mètres de long et porter 4 000 m² de voilure. Le Belem mesure quant à lui 59 mètres et porte jusqu’à 1 200m² de voilure.

 

Le Belem entre 1910 et 1914

Il effectuera 33 campagnes jusqu’à sa retraite commerciale, le 31 janvier 1914. Il en effectuera la majorité en direction de Belém, un port brésilien situé sur l’estuaire de l’Amazone. Le nom du navire reflétait donc parfaitement la volonté de son armateur.

 

Le Belem sous pavillon Britannique…

L’âge d’or de la voile prend fin avec l’avènement des bateaux à vapeurs. Plus fiables et plus efficaces pour la navigation commerciale, ils poussent de nombreux voiliers à la retraite dont le Belem. Au début de l’année 1914, le Belem est vendu au duc de Westminster à des fins de yachting pour la somme de 3 000 livres sterling. Le navire passe donc sous pavillon Britannique et est profondément transformé. La cale est transformée en cabines confortables, La dunette est surélevée et ornée de balustres de style victorien. Deux pièces sont construites, le petit et le grand roof, qui viennent agrandir la réception du bateau.

Le duc de Westminster équipe également le Belem de moteurs pour la première fois : deux moteurs suédois Bollinder de 250 chevaux. Le navire a perdu beaucoup de ses qualités nautiques à la voile lors de sa refonte. Il a perdu 2 nœuds de vitesse et ne remonte plus au vent. Cependant, il peut naviguer par tous les temps.

Cependant, le duc de Westminster ne pourra pas profiter de sa nouvelle acquisition avant longtemps. Le 28 juin 1914, l’archiduc héritier du trône d’Autriche-Hongrie, François Ferdinand, et son épouse, sont assassinés à Sarajevo par Gavrilo Prinzip. Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France, et le lendemain le Royaume-Uni entre à son tour en guerre. Le duc embarque alors sur un vaisseau de la Royal Navy et sera même décoré en 1916 du Distinguished Service Order. Ce n’est qu’à la fin de la guerre que le Belem commencera sa carrière de yacht luxueux. Il partira en croisière estivale tout au long de l’Europe et y fera même des passages à Arcachon.

 

Le Belem à l’époque du duc de Westminster

Le Belem est de nouveau vendu en 1921. L’acquéreur est Sir Arthur Ernest Guiness, membre de la famille du célèbre brasseur irlandais. Le navire est rebaptisé Fantôme II et va, à partir de cette période, effectuer de nombreux longs voyages. Il effectuera le tour du monde mais ne passera jamais le cap Horn. Ses voyages cesseront en 1939, à l’orée de la seconde guerre mondiale. Durant la guerre, il sert notamment de base à une unité des Forces navales françaises libres.

 

… puis sous pavillon Italien

La mort de Sir Arthur Ernest Guiness précipitera la vente du trois-mâts. L’acquéreur est la fondation du compte Vittorio Cini, un sénateur vénitien ayant décidé la création d’une école destinée à accueillir plus de 500 orphelins de marins. Le navire change une nouvelle fois de pavillon et est rebaptisé Giorgio Cini du nom du fils du sénateur, disparu lors d’un accident d’avion. La fondation en fait un navire-école et lui apporte de considérables transformations (il est réarmé avec un dortoir dans l’entrepont et le gréement est transformé de trois-mâts barque en trois-mâts goélette, plus facile à manœuvrer).

 

Le Belem, devenu le Giorgio Cini

Il est vendu en 1972 pour une lire italienne symbolique à l’Arme des Carabiniers italienne, souhaitant se doter d’un navire-école. Cependant, le trois-mâts est jugé trop vétuste et va continuer à se dégrader durant les années 70. Passant de chantier à chantier, il est remis en état et est de nouveau proposé à la vente en 1976.

 

Le rapatriement du Belem en France

Venise, 1970. Un chirurgien du nom de Luc-Olivier Gosse, passionné de gréements traditionnels passe ses vacances à Venise. Il remarque le Giorgio Cini dans le port et est invité à bord. Luc-Oliver Gosse se rend alors compte qu’il est sur le Belem, l’un des derniers trois-mâts de la marine commerciale française.

Il fallut près de 7 ans pour qu’il ait une opportunité de rapatrier le bateau. En mai 1977 l’un des amis vénitien de Luc-Olivier Gosse l’informa de la mise en vente du Giorgio Cini. Il se bat alors avec plusieurs acteurs pour arracher le navire à la concurrence italienne, également très attachée au Giorgio Cini. Luc-Olivier Gosse a besoin de financements. Il parvient finalement à ses fins près de deux ans plus tard, avec l’aide de la Caisse d’épargne. Le Giorgio Cini redevient alors le Belem. Le prix d’achat est de 4,5 millions de francs.

Le prestigieux navire est alors remorqué vers Toulon le 15 août 1979. Puis, il est à nouveau remorqué vers sa nouvelle destination : Brest. La création d’une fondation est décidée en 1980 pour assurer l’avenir du Belem. La fondation Belem fait alors le choix audacieux de refaire naviguer le trois-mâts plutôt que de le transformer en musée.

 

Le Belem, pris en charge par le remorqueur de haute-mer l’Éléphant

 

Après 4 mois, il est décidé de transférer le bateau à Paris où le chantier de restauration serait poursuivi. La devise de la ville lumière, Fluctuat Nec Mergitur (« Il est battu par les flots, mais ne sombre pas »), sied ainsi parfaitement au trois-mâts. Le navire y reste quatre ans : c’est un réel succès de communication. Pour preuve, il est classé monument historique en 1984 et a accueilli près d’un demi-million de visiteurs. Il quitte ensuite Paris pour son port d’attache, Nantes.

En 1986, le Belem peut enfin faire un grand voyage. Le nouveau commandant du Belem, Jean Randier, met le cap vers New York dans le cadre des célébrations du centenaire de la statue de la Liberté.

 

Un navire porte-bonheur

Si l’on doit retenir une chose marquante de l’histoire du Belem, c’est l’extraordinaire bonne étoile du navire. Témoin de nombreuses catastrophes, survivant des deux guerres, puis ressuscité par hasard, le Belem a connu une histoire difficile mais heureuse.

Son premier voyage est catastrophique. Un incendie se déclare à bord et détruit les 121 mules que le navire transportait. Le navire connaîtra d’autres incidents lors des campagnes suivantes.

Mai 1902, le Belem est en voyage en Martinique. Il arrive en rade à Saint-Pierre mais le port ne peut l’accueillir. Sa place est prise par un autre voilier, le Tamaya. Il doit alors mouiller de l’autre côté de l’île. Le 8 mai 1902, la montagne Pelée entre en éruption. Celle-ci ravage Saint-Pierre, tuant près de 30 000 personnes. Le Tamaya est détruit et son épave gît toujours au fond du port. Le Belem essuie une pluie de cendres, mais pas de dégâts graves. Il repart nettoyé de ses cendres le 6 août.

En 1914 il est le seul voilier de la « flotte des Antillais » à avoir été vendu. Lors de la première guerre mondiale, il est en travaux. Il échappe donc à un conflit dévastateur. Quant à son propriétaire, il revient de la guerre vivant et avec les honneurs.

Lors de la seconde guerre mondiale, le Belem (alors rebaptisé Fantôme II) est désarmé à l’île de Wight. Il échappera miraculeusement aux bombardements allemands, mais son gréement est fortement endommagé.

C’est alors qu’en 1951, le Fantôme II est découvert par hasard par la fondation Cini, qui recherchait un autre navire que celui proposé par la marine italienne, beaucoup trop vétuste.  Et c’est encore par hasard que Luc-Olivier Gosse découvre le Belem. La bonne personne se trouve alors au bon endroit et au bon moment. Chance ou destin ? La devise du navire, Favet Neptunus eunti ! (Neptune favorise ceux qui partent), apporte peut être des éléments de réponse.

 

Le Belem aujourd’hui

De 1986 à nos jours, le Belem a beaucoup voyagé. Son statut de navire de prestige l’a propulsé au rang d’ambassadeur du pavillon français. En tant que seul survivant des grands voiliers du XIXème siècle, il représente la France et ses traditions maritimes lors de grands évènements.

 

 

Le Belem est également navire-école civil ouvert au grand public. Son équipage se compose de 16 hommes et peut accueillir 48 stagiaires. En 30 ans, le navire a embarqué plus de 35 000 stagiaires. Il est le plus ancien grand voilier au monde à accueillir du public en navigation hauturière ou au large.

C’est aussi un musée vivant. La fondation Belem multiplie les escales dans les ports pour faire visiter le navire. La visite du Belem vous fera vivre sa fabuleuse histoire. Vous découvrirez également les espaces de travail de l’équipage et les nombreux trésors du navire. Mais avant tout, vous visiterez un véritable trois-mâts barque, en parfait état de navigation. Le dernier de la sorte et un témoin de notre histoire qui vous donnera sans aucun doute beaucoup d’émotions. Comme dit plus haut, il est actuellement visible sur le Ponton d’Honneur, quai Richelieu à Bordeaux.

Il quittera la belle endormie le 10 avril pour Bayonne avant de poursuivre sa tournée printanière en Espagne et au Portugal. Il reviendra en France début Juin.

 

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *